Sans Indiscretion

Le presse-papier de ma vie

Un Balcon en forêt, Julien Gracq (1958)


Court roman et bulle poétique. À l’image de Grange parachuté dans une parenthèse précaire avant les combats, ce livre m’a coupée du réel lors de mes temps de lecture. J’ai été touchée par l’écriture à la fois précise et poétique, un roman tout en délicatesse sur un sujet sombre.

Gracq donne finalement assez peu d’importance à ses personnages. Ils ne sont pas vraiment représentés, on ne saurait s’en faire une image précise. Ils ne sont que des bribes. Les dialogues sont en fait des extraits, comme si l’auteur choisissait de nous retranscrire uniquement une phrase ou deux de la conversation seulement pour imprimer la couleur du propos ou dessiner la personnalité du locuteur.

En revanche, le paysage prend toute la place. Lui est parfaitement palpable. Oui, c’est le mot. Par des métaphores, une synesthésie sous-jacente, on voit, on sent, on entend l’environnement, au travers des personnages mais pas par leurs yeux, plutôt en transparence. C’est subtil et assez enivrant je dois dire.

Le temps devient aussi palpable : il possède une épaisseur, devient lourd ou au contraire se suspend. Les saisons, les heures du jours et la météo modèlent les personnages et les rencontres. L’homme devient un produit de son milieu naturel qu’un être à part entière.

C’est la forêt des Ardennes le sujet principal de ce roman. Imposante, mystérieuse, tantôt enjôleuse tantôt inquiétante, toujours étonnante dans sa capacité à isoler ses habitants, à faire tampon entre la guerre, les hommes, le monde. À la fois refuge apaisant pour les appelés du blockhaus, lieu de vie et ressource pour les paysans des Falizes, enjeu stratégique de la guerre.

Guerre questionnée par tous, insensée et incompréhensible. Ce Balcon en forêt met tellement en hauteur les personnages que bien qu’engagés jusqu’au cou dans le conflit, ils peuvent prendre un recul quasi aussi important que nous, lecteurs, 70 ans après-guerre.