L'Art de lire, d'Émile Faguet


Au cours de mes nombreuses pérégrinations littéraires pour mes études, je suis tombée sur un ouvrage original que j'ai particulièrement apprécié. Je souhaitais en faire une petite chronique sur ce blog.

L'Art de lire, publié en 1912, est à la base un ouvrage pédagogique, considéré comme un excellent outil pour tout étudiant en littérature, mais aussi pour toute personne souhaitant mieux profiter de ses lectures. Emile Faguet y distille tout un tas de conseils pour bien lire et nous présente sa vision d'un bon lecteur. Car selon lui, "savoir lire est un art et il y a un art de lire."

Si j'ai entamé des études de littérature, c'est pour me forger une culture littéraire, apprendre à apprécier l'art des écrivains, développer mon esprit critique et mes qualités d'analyse, apprendre aussi à mieux ordonner ma pensée ... Et tout cela en lisant. La simple activité de lecture, guidée et éclairée par les parcours proposés par mes professeurs, permet d'instruire et d'enrichir l'Homme, je trouve ça fascinant. D'ailleurs, Émile Faguet confirme cette intuition : "L’art de lire, c’est l’art de penser avec un peu d’aide"

Pourtant, cette activité de lecture que je considère comme une activité élévatrice me semble partout dévoyée et réduite à une forme de consommation comme une autre. Entre le binge-watching populaire sur les plateforme de VOD, les tentacules algorithmiques de Youtube et le scroll infini des réseaux sociaux, il faut encore trouver des "bookthoniens" qui collectionnent, se gavent compulsivement de livres, se lancent des défis mensuels toujours orientés sur plus de quantité, bien souvent au détriment de la qualité.
De plus, il est partout question d'efficacité, de développer toujours plus ses capacités. La lecture n'y échappe pas et la mode est aux méthodes de lecture rapide.

Dans son essai, l'éminent professeur, académicien et critique littéraire nous invite dans sa bibliothèque, et sur le ton de la conversation de salon nous présente différents types de lecture et la meilleure manière selon lui d'en tirer profit. De la pièce de théâtre au "livre d'idées", en passant par la poésie et même le roman sentimental, l'auteur nous propose de développer un savoir-lire basé avant tout sur le plaisir. En cela, nous sommes assez loin des traités de lecture méthodique et d'analyse moderne. Il aborde tous les genres et suggère même de s'autoriser un "livre de sot" de temps à autre, ne serait-ce que pour mieux contraster et ressentir l'excellence qui se dégage d'une grande oeuvre. Il nous éclaire aussi sur les rôles de l'historien et du critique littéraire, ses remarques sont édifiantes.

Cependant, deux chapitres m'ont particulièrement marquée. Le chapitre I s'intitule "Lire lentement", soit totalement à contre-courant de ce qui se fait aujourd'hui, et complètement ce que je m'efforce de faire avec mes œuvres au programme de licence.

Pour apprendre à lire, il faut d’abord lire très lentement et ensuite il faut lire très lentement et, toujours, jusqu’au dernier livre qui aura l’honneur d’être lu par vous, il faudra lire très lentement. Il faut lire aussi lentement un livre pour en jouir que pour s’instruire par lui ou le critiquer.

Je pense que le propos est assez clair ! Cette lenteur s'applique à tous les types de lecture et c'est indispensable. C'est l'essence même de l'acte de lecture. Plutôt que de détailler le propos de ce passage, je vous en propose la lecture (qui est très rapide pour le coup) sur la page Wikisource de ce livre.

Le chapitre X, "Relire", développe une approche tout à fait intéressante d'une activité que l'on pratique très peu : la relecture. "Plaisir de vieillard" qui n'aurait que ça à faire ? Pas seulement. Faguet nous avance trois excellentes raisons de se livrer à l'exercice :

  1. pour mieux comprendre. Le meilleur exemple : relisez les fables de La Fontaine pour la vingtième fois et vous y trouverez toujours un passage que vous entendrez pour la première fois.
  2. pour jouir du détail et du style : une fois que l'on a saisit le propos, le fond en première lecture, la seconde se révèle plus subtile, axée sur la forme, ainsi plus délicieuse.
  3. pour mieux se connaître : en rapprochant ses impressions de lecture à des moments différents de sa vie, "on se compare à soi-même" à l'aide du même texte, des même mots qui pourtant nous transportent différemment.

L'auteur nous met en garde cependant contre l'abus de relecture, qui tend à donner les mêmes impressions qui s'affaiblissent à force de rétition. Il vaut mieux éviter d'être "l'homme d'un seul livre". D'ailleurs, cette expression a évolué pour carrément dénoncer une personne bornée et péremptoire.

J'ai adoré lire ce court essai, et j'ai aussitôt embrayé sur la lecture d'un autre ouvrage du même auteur, plus critique et moins didactique mais tout aussi passionnant : Simplification simple de l’orthographe (1905), un sujet passionnant en éternel débat.


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