La princesse de Clèves, de Madame de Lafayette (1678)


Je lis un certain nombre de classiques en lettres et ne tiens aucune chronique sur mon blog de ces heures passées dans ces belles lettres. Je me suis questionnée à ce sujet, et c’est en fait une sorte de timidité qui me retient, une peur de n’être pas vraiment légitime à porter un regard ou un avis sur des œuvres considérées comme majeures. D’une part, j’apprends en cours que la notion d’oeuvre classique est à relativiser complètement, il s’agit d’une construction arbitraire et qui évolue pas mal en fonction de l’époque à laquelle on se trouve. Donc, un classique d’aujourd’hui ne l’était peut-être pas forcement hier et sera peut-être délaissé demain. D’autre part, je ne vois pas pourquoi mon rapport de lectrice à une oeuvre littéraire, écrite pour être lue, serait moins valable que celui d’un éminent professeur. Mon rapport intime à une oeuvre, fut-elle du 17ème, les émotions qu’elle a fait naitre en moi, sont dignes d’être retranscrites, au moins pour ma propre mémoire.

C’est pourquoi aujourd’hui je me lance dans l’écriture d’un rapide compte-rendu après la lecture d’une oeuvre connue de tous, au moins de nom : La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette. Ce roman que je n’avais jamais lu que par extraits est celui sur lequel j’ai été malheureusement interrogée lors de mon épreuve orale de français en première (ma note catastrophique de 5/20 ne m’empêchant pas aujourd’hui de suivre avec plaisir un cursus littéraire !). On l’aura compris, lire ce roman était une sorte de revanche sur le destin.

Et à ma plus grande surprise, j’ai été transportée ! La langue est sublime. Les tournures un peu alambiquées du 17ème siècle demandent quelques pages de pratique mais on s’y fait vite. Certes, les multiples « ce prince » et « cette princesse » pour designer n’importe quel personnage de qualité parmi une cour nombreuse n’aident pas toujours à se repérer. Mais avec un petit bout de papier pour noter quelques noms et liens entre les protagonistes les plus importants, j’ai rapidement réussi à suivre.

Pour résumer le plus simplement possible l’intrigue : à la cour du roi Henri II, Mademoiselle de Chartres est mariée est Monsieur de Clèves, pour lequel elle ne ressent pas d’amour. Elle tombe cependant éperdument amoureuse du beau duc de Nemours, qui développe une passion sans borne pour elle. La princesse de Clèves de cédera jamais à son inclination pour le duc.

Le roman m’a parmi de reconnaître quelques notions que j’étudie en cours, à savoir la préciosité et le libertinage érudit propres au 17ème siècle. Pour autant, je ne développerai pas ici mes notes à ce sujet, ce n’est pas le propos. Je vais plutôt observer ce que m’a inspiré plus intimement ce récit.

Durant la lecture, j’ai ressenti de l’empathie pour cette princesse perdue dans ses sentiments, victime de sa passion et bien peu armée pour y faire face, mariée à un homme qu’elle n’aime pas vraiment. Elle est coincée dans les étroits carcans sociaux de son époque, qui impose aux femme une conduite et une destinée sur lesquelles elles n’ont que peu de prise. Je trouve qu’elle a finalement eu raison de ne jamais céder à son inclination pour le duc de Nemours, bien que ce courage lui coûte toute sa vie. C’est le seul moyen qui lui reste pour rester maitresse de sa situation, pour ne pas compromettre sa réputation (qui est sa seule valeur à la cour). Une fois veuve, elle se montre encore assez forte pour décider de ne pas confier son bonheur au bon vouloir d’un homme qui l’aime, certes, mais réputé volage et qui risque de se lasser d’elle.

Ce combat entre désirs personnels et bienséance ou raison me semble tout à fait transposable à notre époque. Les barrières sociales et les attendus moraux sont certes assez différents de ceux de l’époque de Madame de La Fayette, mais la place de la femme, comme l’importance exagérée donnée à sa réputation et à son apparence sont encore débattues. L’hégémonie masculine et la légèreté dont ces messieurs en usent commencent à peine à être questionnées.

Avant que l’équilibre du couple ne vacille par le secret du nom de l’homme qu’elle aime, juste après l’aveu, j’ai été touchée par la réaction raisonnable et contenue du mari. Malgré la déception de n’être pas aimé d’une femme qu’il adore, la jalousie qui pointe, il reste maître de lui-même et sait reconnaître les efforts et la franchise de sa femme. Le couple apparaît dès lors plus comme une équipe soudée face a l’adversité, comme une structure, un noyau familial, que l’on se doit d’essayer de maintenir, et les deux protagonistes y travaillent. Dommage que Madame de Clèves tienne tant à garder le secret sur l’identité de cet amant. C’est à mon sens ce secret malvenu qui travaillera trop l’imagination de son mari, lui faisant perdre la difficile position qu’il avait choisi de tenir.

Malgré tout, après quelques jours de décantation, je pense que l’on peut lire cette histoire de deux façons : avec un regard optimiste (que j’ai évoqué plus haut) ou un regard plus pessimiste.

En effet, on peut de prime abord se trouver touché par la pitié qu’inspire l’amour impossible des ces deux âmes soeurs. Pourtant, à y regarder de plus près, Madame de Clèves apparaît comme une femme assez ignorante victime de ses passions, qu’elle cherche plus à dissimuler qu’à contrôler. Elle s’inquiète surtout de sa réputation et son paraître, en tout cas plus que du salut de son âme ou des sentiments de son époux . En cela, elle est parfaitement intégrée à la vie de cour, menteuse par nature, où rien n’est ce qu’il semble être. Elle fait carrément preuve de duperie par son mensonge à la reine dauphine quant à la lettre de Madame de Themines. L’aveu même de son inclination pour le duc à son mari, sous couvert de transparence, n’est qu’une stratégie pour se garantir d’elle-même. Ses vertus sont donc largement à relativiser. Le dernier refus qu’elle oppose au duc de Nemours (ne pas se marier avec lui alors qu’elle est veuve et libre de toute contrainte) n’est pas tant par respect pour la mémoire de son mari mort de chagrin à cause de cette histoire, que par peur que Nemours ne se lasse d’elle et finisse par la tromper. Peu reluisant, en fait !

Le duc de Nemours, quant à lui, fait figure de parfait libertin avec son ami collectionneur de femme le vidame de Chartres. Égoïste, il ne pense qu’à assouvir ses propres désirs, sans penser aux conséquences sur la vie de celle qu’il aime. Véritable harceleur, on dirait un forceur de nos jours : malgré les dérobades et la fuite perpétuelle de madame de Clèves, dont il est parfaitement conscient, il continue de la poursuivre, de l’épier, cherche à la coincer dans ses esquives pour lui parler. Enfin, le duc est effrayant dans son côté obsessionnel. Toute sa vie ne tourne plus qu’autour de sa passion, qui le ronge littéralement, il n’est plus maître de sa raison. Il agit de manière peu digne d’un homme de son rang, en se cachant sous le pavillon des Clèves pour surprendre leur conversation, se dissimulant nuitamment dans les fourrés pour observer la princesse seule, il finit par se trouver un poste d’observation avec vue sur le jardin et la chambre de madame de Clèves dans lequel il passe des heures. C’est glauque.

Le tout dernier point déprimant que je soulignerai est de se rendre compte à quel point la geo-politique et les guerres n’étaient décidées que sur des histoires de coeur (pensons un instant au petit peuple qui subit tout cela ...)

Voilà pour mes impressions de lecture. On le voit, ce roman est beaucoup plus profond qu’il n’y parait. Ce n’est pas pour rien qu’il est qualifié de premier roman d’analyse et qu’il a eu tant de succès, tant les personnages sont bien campés, les passions vraisemblables et les rebondissements ficelés. Je ne saurais que conseiller la lecture de ce grand classique, avec un petit travail préalable pour s’imprégner des enjeux politiques de l’époque (Henri VIII et ses femmes, merci à la série les Tudors ! + le roi Francois Ier et sa succession + les intérêts de la famille de Guise). Cela permet de mieux apprécier les diverses anecdotes de coeur qui jalonnent le récit.


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