Journal de Ring #4


Après un article centré sur le plat, on va parler un peu plus particulièrement de la partie mordant. Car c'est bien la grande nouveauté pour Oakley et moi et le réel travail de l'équipe se situe à ce niveau. Après deux séances de découverte attaché à la chaîne d'excitation, à "mordouiller" le boudin ou la jambière qui lui passait à proximité, la troisième séance s'est déroulée avec moi qui tenait la longe, mon chien devant moi devant mordre. Il n'a rien mordu du tout ! Déstabilisé par cet exercice bizarre, avec une maîtresse pas très sûre d'elle et de ce qu'on lui demandait, Oakley a réagit comme je lui ai toujours appris : ne pas tirer sur la laisse quand c'est maîtresse qui la tient. Donc mon chien recevait deux ordres très contradictoires en même temps, à devoir avancer et se jeter en avant pour mordre (déjà un comportement tout à fait nouveau et intimidant pour lui) et à ressentir sa maîtresse qui le retient en arrière. Il revenait alors tout penaud à mon pied, craignant même une correction d'avoir tiré si fort. Mauvaise méthode, on insiste pas et je rassure mon loulou qui était un peu déconfit et cherchait ma main. Le président semble déçu aussi et me dit que ce n'est pas un fou de mordant ... En fait, on va trop vite. Mon analyse : on lui a fait découvrir le mordant par le jeu lors des premières séances. Joueur, il a bien voulu participer. Il montrait d'ailleurs tous les signes qu'il me montre quand il joue avec moi, en relâchant trop vite, en changeant de prise souvent. Il ne se donnait pas à fond d'ailleurs, car la séance de jeu avec un inconnu en étant attaché à une chaîne, c'était bizarre. Pour cette troisième séance, le jeu alors que la maîtresse retient lui a paru incompatible. Il a refusé de jouer.

Après cette séance décevante, je me remets en question : est-ce que mon chien est fait pour ça ? Quand je vois les jeunes bergers belges, qui se jettent sur le boudin ou le costume à 5 ou 8 mois, avec excitation et envie, je vois bien qu'on est loin de ça avec mon gros. Mais Néné m'explique ce que c'est que de monter un berger français. Plus personne ne sait faire, tout le monde (lui y-compris) s'est tourné vers la facilité en montant du belge, qui mord presque à la naissance, mais c'est un travail de longue haleine que de faire mordre un français ! Beauceron, Briard, Picard ... Il me raconte que ces chiens n'ont pas le même atavisme au mordant, ont besoin d'apprendre le métier et comprendre ce que l'on attend d'eux, il faut donner du sens à leur mordant. Il m'explique aussi que la plupart de ces chiens ne se déclenchent qu'avec patience et travail, qu'il ne sont assez solides pour supporter l'entraînement qu'à partir de 18 mois voire plus. Pour lui, c'est une bonne chose que je n'amène mon chien qu'aujourd'hui à ses 2 ans, car il est mâture et a gagné en assurance. Je lui confirme que je pense qu'il n'aurait jamais osé mordre plus jeune. Je médite là-dessus jusqu'à la séance suivante.

J'arrive avec un peu d'appréhension. Si Oakley refuse de mordre cette fois-ci, je pense que j'abandonne. Néné prend un peu l'affaire en main et invite Stan, l'Homme Assistant, à poser les bases "à l'ancienne", attacher le chien à la chaîne, exciter le chien et révéler son instinct de défense. Je suis les consignes : je me place à hauteur de mon chien, je le tiens par le harnais en bout de chaîne et lui murmure à l'oreille, "allez mon gros, attention, attention ...". Stan joue une comédie pas possible de loin, prend des attitudes très suspectes et l'air menaçant. Ça fonctionne, Oakley commence à aboyer, un peu par excitation, un peu par inquiétude. Mais je suis là pour le soutenir et l'encourager, nous sommes deux à faire face à l'HA, nous formons une équipe. Stan le mets en confiance et recule quand Oakley donne fort de la voix. Oakley se révèle, je ne l'ai jamais vu comme cela : il aboie tout ce qu'il peut, tire sur sa chaîne et chope sans lâcher tout ce que Stan fait passer à portée de sa gueule. Je le félicite hyper chaudement, Stan lutte quelques secondes avec le chien en prise, agite bambou et fouet pour l'habituer aux bruits et aux mouvements, et finit par lui abandonner le boudin ou la manchette en s'enfuyant. Le chien gagne toujours. Après quelques minutes de ce manège, je sors du terrain en excitation, c'est à dire à reculons, avec le chien toujours en bout de longe bien branché sur l'HA. Je le remets immédiatement en caisse après une grosse léchouille, le temps qu'il reprenne ses esprits et retrouve sa sérénité. Je suis éberluée d'avoir vu mon chien aussi expressif et se donner autant dans l'action. Les membres de l'équipe l'ont trouvé pas mal et m'assurent qu'avec du travail ça va aller. Le soir même, à la maison, Oakley est collé dans mes pattes et me suis partout, signe qu'émotionnellement la séance l'a quand même un peu brassé.

Une semaine après, nouvelle séance, cette fois-ci avec un peu plus de public. Je suis bien impressionnée. Seul beauceron au milieu de tous ces malous, seule femme à conduire un chien, tous les autres sortent en compétition et nous n'en sommes qu'au débourrage. C'est une vraie thérapie que de devoir garder mon calme et mon assurance malgré ma timidité, car je dois absolument soutenir mon chien qui est une vraie éponge à émotions, être un roc solide sur lequel il puisse s'appuyer. Stan me briefe sur ce qu'il compte faire et attend de moi. Je tiendrai le chien comme l'autre fois au harnais mais garderai un peu de mou dans la chaîne pour pouvoir laisser le chien avancer jusqu'en bout de chaîne lors des assauts de Stan. On entre sur le terrain, à peine le chien attaché, il repère Stan et se souvient : il commence à aboyer. En tension, je sens sa queue battre frénétiquement contre mes jambes. Il s'évertue à aboyer sur le malfaiteur et mord avec conviction. Stan utilise plus fermement son bâton sur le dos du chien. À un moment même, il frappe un peu fort avec le chien en prise, Oakley couine et lâche mais reprend aussitôt sa prise. Je l'encourage toujours, le motive et le tient constamment en alerte. En bon français réfléchi, il ne se jette plus comme un demeuré au bout de la chaîne (il s'étouffait), mais attend que Stan approche pour tenter de l'attraper. Aux premiers signes de fatigue (tirer et aboyer en continue est épuisant pour le chien), Stan me fait sortir toujours en excitation, le chien bien branché sur lui. Il le fera mordre une dernière fois le boudin et lui abandonne. Oakley peut sortir triomphalement avec son butin, il a encore gagné.

Je suis tellement fière de lui ! Je ne pense pas qu'Oakley y prenne encore vraiment plaisir. C'est tout nouveau et on lui met beaucoup de pression mine de rien. On travaille uniquement sur son instinct de défense, et plus du tout sur le jeu, c'est assez dur émotionnellement comme entraînement. Mais à force de répétition, je pense qu'il saura à quoi s'attendre, il saura que je suis très contente de son travail, il va prendre confiance et assurance, et finalement y prendre plaisir selon Néné. Stan le trouve bien. Le chien mord pas trop mal, il montre qu'il en veut, qu'il a une certaine solidité de caractère. Le chemin sera long, il faudra rester sur ce genre de travail de base pendant un certain temps et ne commencer à travailler les vrais exercices qu'une fois que le chien sera bien conditionné à sa mission. Je trouve que ce discours rejoint celui de Néné et me semble cohérent avec ce que je vois de mon chien. Faire autrement, c'est prendre le risque de dégoûter le chien, de le mettre trop souvent dans le doute ou le flou, voire qu'il ne morde pas du tout comme il l'a fait une fois.


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