Récompense alimentaire ou tactile ? Effets sur l'apprentissage et la relation

Je décide d'inaugurer une nouvelle série d'articles. Ils traiteront de différents documents et études scientifiques que j'aurais pu lire concernant le cheval. En effet, de nombreuses ressources sont disponibles sur internet, mais elles sont peu diffusées, difficilement accessibles, pas souvent traduites en français. J'ai envie d'y réagir sur mon blog, pour garder une trace de mes investigations, pour mettre mes mots sur les résultats scientifiques présentés, pour conserver les réflexions qu'elles provoquent.

Aujourd'hui, je m'intéresse à une étude récente menée par une équipe de femmes chercheuses en éthologie animale. J'ai beaucoup aimé l'intitulé de l'étude : "The Way to a Man’s Heart Is through His Stomach: What about Horses ?" (le chemin vers le cœur d'un homme passe par son estomac : qu'en est-il des chevaux ?). Attention, je ne propose pas ici une traduction fidèle de la publication originelle, seulement ma propre interprétation de lecture, un résumé des éléments qui me paraissent importants. Pour connaître tous les détails et voir les infographies, je vous invite à consulter l'original (en anglais) à cette adresse : PLOSONE - C. Sankey - The Way to a Man's Heart Is through His Stomach : What about Horses ?

Contexte

Comment nous attachons-nous les uns aux autres ? Il apparaît que le contact physique, important dans les relations humaines, n'a pas forcément la même valeur selon l'espèce considérée. Néanmoins, le toilettage est souvent considéré comme une expérience agréable pour les animaux domestiques, même si les données scientifiques pouvant l'attester font défaut. D'un autre côté, la nourriture semble être impliquée dans la création de la plupart des relations pour bon nombre d'espèces animales. Ici, le cadre de l'entraînement du cheval a été utilisé pour tester les effets de l'utilisation de nourriture par rapport à des grattages manuels lors des interactions répétées humain-cheval.

Méthodes

20 chevaux de race Konik en stabulation âgés de 1 à 2 ans et peu manipulés font l'objet de l'étude. Ils sont divisés en 2 groupes aléatoirement :

  • le groupe des "récompenses alimentaires" (RA) : un bout de carotte est ditribué à la main au cheval lorsqu'il répond correctement à ce qui lui ai demandé
  • le groupe des "récompenses tactiles" (RT) : trois grattages vigoureux du garrot lorsque le cheval répond correctement à ce qui lui est demandé

L'expérience se déroule sur 6 jours à raison de 5 minutes par jour. Chaque cheval est amené au milieu de la stabulation, et il lui est demandé de rester immobile après l'ordre vocal "Reste !", pour une durée augmentant progressivement de 5 à 60 secondes. Les données recueillies comprennent le temps mis à obtenir 3 immobilités consécutives, ainsi que le temps d'immobilité maximum obtenu, pour chaque cheval chaque jour.

Une deuxième expérience sert de "jauge" avant/après expérience, où un expérimentateur reste immobile au milieu de la stabulation, dans laquelle le cheval est libre de ses mouvements. On relève le temps mis avant de s'approcher de l'humain ainsi que la durée pendant laquelle le cheval reste dans un périmètre de moins de 50 cm de l'expérimentateur. Il s'agit d'un protocole scientifique couramment utilisé pour mesurer la relation animal-humain.

Résultats

Des différences marquées apparaissent à la fois dans les performances d'apprentissage et dans la relation à l'homme selon le type de récompense utilisé.

Alors que le dernier jour d'entraînement presque tous les chevaux travaillés avec la récompense alimentaire ont réussi à maintenir l'immobilité pendant 1 min, seulement 4 de l'autre groupe y sont parvenus. Le groupe RA a progressé rapidement, en particulier lors des trois premiers jours d'entraînement. Ils ont aussi atteint une durée d'immobilité de presqu'une minute en moyenne en réponse à la commande vocale. Au contraire, la progression des chevaux du groupe RT est restée limitée lors des 2 premiers jours, puis a stagné. Il faut noter aussi que les chevaux du groupe RA ont presque toujours tenu l'immobilité plus longtemps que ceux du groupe RT.

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Durée maximale de l'immobilité sur commande pour le groupe RA (FR sur le graphique) et le groupe RT (GR sur le graphique)

Plus intéressant, tandis que l'entraînement avec récompenses alimentaires a un impact positif sur la relation avec l'humain (délai d'approche plus court et durée de stationnement à proximité plus longue par rapport à avant l'expérience), l'entraînement avec des récompenses tactiles ne montre aucun impact sur ces durées. S'il n'existait aucune différence entre les 2 groupes avant l'expérience vis à vis de la relation à l'homme, le groupe RA approche à la fin de l'expérience plus vite de l'expérimentateur et reste plus de temps à ses côtés que le groupe RT.

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Délai d'approche et temps passé près de l'expérimentateur immobile pour le groupe RA (FR sur le graphique) et le groupe RT (GR sur le graphique)

Discussion

L'utilisation des récompenses alimentaires a eu des effets bénéfiques sur la relation à l'humain et a facilité l'apprentissage, alors que le contact tactile n'a clairement pas été perçu suffisamment positivement, ni pour créer la relation, ni pour améliorer l'apprentissage. Le contact tactile (ici le grattage au niveau du garrot) n'apparaît pas être un renforcement efficace. La valeur positive qu'on lui accorde traditionnellement doit plus vraisemblablement être le fruit d'associations avec d'autres renforcements primaires, comme la nourriture, et devrait donc être plutôt qualifié de renforcement secondaire.

Parce que nous, les humains, sommes sensibles aux stimulations tactile, nous supposons souvent que caresser un animal a un effet positif. Cela peut en effet être le cas pour certaines espèces, mais cette étude démontre clairement qu'il existe des différences inter-espèces à prendre en compte. Les résultats suggèrent que les contacts tactiles humains, même imitant les interactions naturelles spécifiques à l'espèce, ne sont pas nécessairement perçus positivement et sont à coup sûr insuffisants pour créer un lien, un attachement. Chez les chevaux, le contact physique est très restreint (léchage occasionnel du jeune par sa mère et toilettage mutuel plus tard), il ne représente que 2-3% de leur budget-temps quotidien et est souvent limité à des régions spécifiques du corps. Des études ont montré que le grattage du garrot, qu'il soit l'œuvre de l'homme ou d'un partenaire équin, provoque une diminution du rythme cardiaque. Toutefois, ce toilettage est prodigué sur une durée beaucoup plus longue (3 min) et une baisse du rythme cardiaque ne signifie pas qu'il soit perçu suffisamment positivement pour être considéré comme un réel renforcement, et donc aider à l'apprentissage ou à l'attachement.

En outre, on a observé que les quelques courtes interactions médiées par la nourriture ont eu un effet positif majeur sur l'attachement du cheval à l'humain : les chevaux travaillés par récompense alimentaire se sont approchés plus tôt et se sont tenus plus volontiers à proximité des humains. Or, la proximité entre individus est généralement prise pour évaluer les affinités entre chevaux. Ainsi, la nourriture apparaît être une des clés dans le processus d'attachement entre l'humain et le cheval.

Réflexion

Il est intéressant de noter, au regard ce cette étude, que l'utilisation de récompenses alimentaires est souvent décriée et rejetée dans le milieu équestre. Deux raisons sont souvent avancées, à savoir que cela formerait des chevaux quémandeurs voire mordeurs, et que le cheval ne travaillerait alors que pour la nourriture et non pour son cavalier.

Je pense qu'au sujet des chevaux quémandeurs, une éducation simple peut être menée pour apprendre au cheval quelques règles de base autour du travail avec la nourriture, notamment grâce au clicker training. Quant à savoir si le cheval travaille vraiment pour son cavalier (sans l'utilisation de récompense alimentaire) ... Je pense plutôt qu'il accepte de travailler pour éviter les ennuis (un coup de cravache, une augmentation de la pression dans le licol ...).

D'une part, il apparaît que les caresses ou les tapes sur l'encolure, couramment utilisées pour flatter ou récompenser, ne sont pas forcément perçues positivement par le cheval. D'autre part, cette étude montre l'immense pouvoir de liant que possède la nourriture. Pourquoi s'en priver ? A mes yeux, tout élément qui renforce positivement la relation entre le cheval et l'humain doit être conservé et utilisé, quelque soit le poids des a priori et des habitudes. C'est peut-être le plus dur quand on a à cœur le bien-être et la compréhension de nos chevaux : s'affranchir des traditions.


- chevaux, sciences -

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